Ici commence la montagne
Les montagnards, ceux d'en haut
3 - D'infatigables marcheurs et porteurs
Partout dans le monde, les populations montagnardes sont caractérisées par d’importants et incessants déplacements à pied imposés par des voies de communications médiocres ou inexistantes en dépit d’échanges permanents avec les basses vallées ou la plaine, la pratique de la transhumance des troupeaux ou encore celle de l’émigration saisonnière qui pouvait mettre en chemin des villages entiers. Ce sont des marcheurs mais aussi des porteurs.
Yachar Kemal, le grand écrivain turc auteur de Mèmed le mince, raconte ainsi dans Le Pilier comment chaque année, à la même époque, tout ce qu’un village de montagne de Cilicie compte de vivants, hommes et bêtes, se met en marche, poussé par la faim, vers la plaine de Tchoukourova, dans la province d’Adana au sud de l’Anatolie, pour participer à la récolte du coton. Dans ce récit épique, Ali le mince est contraint de porter sur son dos, pendant des jours, sa vieille mère, Méryèmdjé. Une situation tout à fait courante comme il l’indique à sa femme : « Est-ce qu’on peut trouver une monture à cette époque, alors que tous les villages sont sur les routes ? Si t’as regardé, t’as dû voir le nombre de personnes portées sur le dos des autres... Les malades, les vieux, les paralytiques. »
Infatigables marcheurs le sont aussi ces porteurs du Népal et du Tibet qui accompagnent les alpinistes venus escalader les hauts sommets de l’Himalaya. Dans son ouvrage Les conquérants de l’inutile , l’alpiniste Lionel Terray témoigne :
« J’ai vu des porteurs transporter des fardeaux de 90 kilos, et cela non pas sur un bon chemin au fond de la vallée, mais sur de très raides pentes d’herbe et d’éboulis, situées à plus de 5 000 mètres d’altitudes ».
Il note que toutes les peuplades du grand Himalaya ont sensiblement la même capacité à porter de lourdes charges et à résister aux effets de la raréfaction de l’oxygène. Et il observe que « le trafic régnant sur ces chemins est aussi intense que dans la plus populeuse des rues de Paris. Sans cesse, vont et viennent des bandes immenses de coolies courbés sous des charges énormes. Les hommes, demi-nus, exhibent des cuisses et des mollets aux muscles prodigieux ; les femmes, toutes aussi nombreuses, s’empêtrent les jambes dans de longues jupes de couleur. Tout ce monde apporte au Népal les cotonnades, les épices, le sucre et quelques menues pacotilles, ou descend vers l’Inde chargé de riz, d’orge, de sel, de poteries, de balles de laine et de peaux ».



